Hier, je me suis retrouvé à faire quelque chose de très ordinaire pour beaucoup de Burundais : faire la publicité des parcelles à vendre.
Il s’agissait de terrains situés à Muzinda, une zone périurbaine qui attire de plus en plus ceux qui rêvent de bâtir une maison « en ville », sans en payer le prix exorbitant. Là où, dans certains quartiers de Bujumbura, une parcelle de 10 m × 10 m peut coûter jusqu’à 50 millions, à Muzinda, la même superficie est accessible autour de 15 millions. Muzinda est devenue, pour beaucoup, l’espace de projection du futur : là où je construirai, là où mes enfants grandiront, là où je serai enfin chez moi.
Pendant que je faisais cette publicité, je lisais en parallèle un livre de Dag Heward-Mills sur les bénédictions et les malédictions. En tournant les pages, une phrase a retenu mon attention : l’auteur y affirme que la terre fait partie des bénédictions ultimes que l’on peut rechercher dans la vie.
« Et qu’il te donne la bénédiction d’Abraham, à toi et à ta descendance avec toi, afin que tu possèdes le pays où tu séjournes comme étranger, pays que Dieu a donné à Abraham. »
Genèse 28:4
Selon Dag Heward-Mills, l’une des bénédictions qu’Abraham a reçues était la bénédiction de posséder une terre. Dans l’un de ses livres, il encourage les croyants à considérer la possession d’une terre comme une bénédiction à part entière.
« Tu vas toi aussi recevoir la bénédiction de posséder une terre. Entre dans la bénédiction d’acquérir et de posséder une terre sur la terre », écrit Dag Heward-Mills, bénissant ainsi les lecteurs de son ouvrage.
Il ajoute :
« Abraham a reçu de nombreuses bénédictions. Les bénédictions d’Abraham sont aussi les nôtres. »
Cette affirmation s’appuie sur le texte biblique de Galates 3:14 :
« Afin que la bénédiction d’Abraham ait pour les nations son accomplissement en Jésus-Christ, et que nous recevions par la foi l’Esprit qui avait été promis. »
À cet instant précis, quelque chose m’a frappé…
Je me suis souvenu de tout ce que nous voyons autour de nous : les conflits fonciers, les procès interminables, les querelles familiales, les frères et sœurs prêts à se déchirer pour un lopin de terre. Certains vont jusqu’à employer des moyens illégaux, la sorcellerie, la corruption, la violence, voire le meurtre, pour s’approprier une parcelle.
Des responsables judiciaires eux-mêmes reconnaissent que les affaires liées à la terre constituent l’une des principales sources de contentieux au Burundi.
Selon le Rapport Annuel Statistique du Burundi (INSBU) de mars 2023, sur 18 892 litiges enregistrés en 2017 dans les institutions judiciaires, 15 237 (soit environ 81 %) étaient des conflits fonciers — une proportion massive qui illustre l’ampleur du problème.
Cette tendance n’est pas récente : ces litiges ont triplé en quatre ans, passant de 5 307 cas en 2013 à 15 237 en 2017 selon les mêmes données.
De plus, on estime à plus de 33 000 les conflits fonciers recensés impliquant des rapatriés selon une étude Caritas/CNRF.
La compétition pour la terre est si intense qu’au niveau local, des conseils de notables signalent que la majorité des conflits reçus concernent directement des litiges fonciers.
Alors une question m’a traversé l’esprit : est-ce pour cette raison que les gens se battent autant pour la terre ? Ont-ils compris, avant même que Dag Heward-Mills ne l’écrive, que la terre est une bénédiction majeure ? Ou bien poursuivent-ils une bénédiction sans en connaître les voies justes ?
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La terre : une bénédiction biblique incontestable
La Bible ne laisse aucun doute : la terre est liée à la bénédiction. Dieu promet une terre à Abraham. Il parle d’héritage, de repos, de sécurité et d’avenir pour les générations. Posséder une terre, dans la pensée biblique, n’est pas simplement accumuler un bien matériel ; c’est recevoir un signe de stabilité et de faveur divine (Psaume 37:29).
Cependant, la même Bible montre aussi que toute bénédiction poursuivie hors du cadre de Dieu se transforme en piège (1 Timothée 6:9).
Ahab convoite la vigne de Naboth et finit par la prendre par injustice (1 Rois 21:17–24). Résultat : la terre acquise devient le lieu de sa condamnation. Ce récit nous rappelle une vérité dérangeante : il est possible d’obtenir ce que l’on veut et de tout perdre en même temps (1 Rois 21:19 « Tu diras : Ainsi parle l’Éternel : N’as-tu pas tué et pris possession ?… Au lieu même où les chiens ont léché le sang de Naboth, les chiens lécheront aussi ton propre sang. »)
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Editorial: Quand le sucre m’a aidé à comprendre Matthieu 7:13–14
Comment poursuivre la bénédiction sans détruire nos frères ?
La vraie question pour nous, chrétiens burundais, n’est donc pas faut-il chercher à posséder une terre ? mais plutôt : comment la chercher sans perdre notre âme ?
Premièrement, refuser toute voie injuste. Une parcelle acquise par la fraude, la violence, la sorcellerie ou la corruption porte en elle les germes du malheur (Proverbes 15:27 – « Celui qui est avide de gain trouble sa maison. »).
Deuxièmement, choisir la paix plutôt que la domination. Abraham a laissé Lot choisir la terre en premier, et Dieu lui a donné bien plus ensuite (« Abram dit à Lot : … Si tu vas à gauche, j’irai à droite ; si tu vas à droite, j’irai à gauche. »Genèse 13:9)
Troisièmement, considérer la terre comme une responsabilité et non comme un trophée. La terre doit servir la vie, non la détruire (Genèse 2:15).
Enfin, apprendre le contentement. Mieux vaut louer aujourd’hui dans la paix que posséder demain dans la culpabilité et la peur (Hébreux 13:5).
Quand la bénédiction devient idole
Au Burundi, où plus de 85 % de la population se déclarent chrétiens, la terre n’est plus seulement une bénédiction espérée ; elle devient parfois une idole.
Pour nous, chrétiens, la terre reste une bénédiction divine — mais jamais une raison de rompre les liens fraternels (Romains 12:18).
Lorsqu’une bénédiction prend la place de Dieu : la paix devient secondaire, la justice devient négociable, la fraternité devient sacrifiable.
On ne cherche plus une terre, on cherche la terre à tout prix. Et c’est là que la bénédiction cesse d’en être une.
L’Ecclésiaste nous ramène à l’essentiel :
« Vanité des vanités, dit l’Ecclésiaste, vanité des vanités, tout est vanité. » – Ecclésiaste 1:2
Salomon possédait maisons, champs et richesses, mais il a compris que la possession sans la crainte de Dieu laisse un goût amer (Ecclésiaste 2:4‑11).
La terre est une bénédiction. Mais la paix est une bénédiction plus élevée encore. Et la justice est ce qui protège les deux.
Note éditoriale: The Baptist Chronicle cite Dag Heward-Mills pour son influence réelle sur le christianisme africain contemporain, sans adhésion automatique à l’ensemble de ses positions. Chaque référence est contextualisée bibliquement et relue à la lumière de la tradition baptiste. Notre engagement demeure clair : informer sans idolâtrer, édifier sans manipuler, discerner sans censure.
Pascal Ndayikeza est membre de l'équipe éditoriale du The Baptist Chronicle. Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l'auteur et ne reflètent pas nécessairement la position officielle de The Baptist Chronicle.
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